Le Monde.fr - Sabine Devieilhe triomphe aux Victoires de la musique classique

03 Février 2015

Le rôle a été créé sur mesure pour la talentueuse Américaine Marie Van Zandt, et a connu de prestigieuses incarnations, de Lily Pons à Mady Mesplé, de Mado Robin à Christiane Edda-Pierre, sans oublier Natalie Dessay, qui triompha sur cette même scène de l’Opéra-Comique il y a quelque vingt ans. C’est aujourd’hui au tour de la jeune Sabine Devieilhe, 28 ans tout juste. Unions interdites, communautés rivales, croyances incompatibles : entre passion charnelle et fanatisme religieux, la fille du brahmane amoureuse d’un officier anglais mourra pour préserver son rêve d’enfant.

L’ÉTRANGER SACRILÈGE, DÉMASQUÉ ET CHÂTIÉ

Sabine Devieilhe chante en amoureuse, évitant dans le fameux Air des clochettes les sentiers battus du morceau de bravoure à vocalises et envolées spatiales. Chaque note est dans le périmètre exact où l’assigne le drame :

habillée en mendiante, la « petite déesse » a été contrainte par son père, le prêtre Nilakantha, à chanter la fameuse Légende sacrée de la fille du paria (Air des clochettes) afin que soit démasqué et châtié l’étranger sacrilège – l’officier anglais, Gérald – qui a osé lever les yeux sur Lakmé et profaner le temple sacré.

Ce chant est un piège vénéneux – Sabine Devieilhe le nimbe d’une subtile réticence. Pas une note hystérisée, pas une inflexion déroutée d’une ligne de chant tenue comme une magistrale introspection. Désincarnation du timbre parfois au point qu’il en devient blanc (les pianissimos frôlent l’inaudible), tentation voluptueuse emplissant la voix d’un frémissement, colorant chaque note tentatrice comme prise à son propre charme. Vocalement étourdissant ; stupéfiant d’intelligence dramaturgique. La clameur immense qui accueillera la fin de l’air est de celle qu’on réserve aux grands artistes.

Marie-Aude Roux
Journaliste au Monde